Friday, December 21, 2001

Stuck in the ashes of oblivion

Des souvenirs qui ne sont pas les miens, des moments d'un passé que je n'ai fait que lire ou voir, sont plus réels que ma propre vie, morne, tristement creuse. Est-ce mon manque d'identité, mon absence totale d'odeur (comme dirait Jimmy), qui me permet d'absorber toutes ces images - bien plus passionantes - réelles ou imaginaires qui déferlent sans cesse autour de moi et de me les approprier comme si elles étaient les fragments de mon passé? J'ai lu quelque part que parmi les milliers - les millions? - de gens qui ont regardé, comme je l'ai fait, les images des tours en feu, de ceux qui sautaient, puis de leur écroulement, une partie a éprouvé le sentiment, comme moi, d'être une victime de ces attentats. "Nous sommes tous des Américains," disait-on il y a peu, au lendemain de cette tragédie. Mais pourquoi? Nous nous sentons victimes à la place des victimes. Nous leur volons leur souffrance. Pourquoi? Est-ce parce que nos vies, à nous, habitants des marges, sont si creuses que nous essayons de les remplir avec celles de ceux qui vivent au centre? Mais pourtant comme la vie des habitants du centre sont vides, commes elles résonnent creux, pleines des trois valeurs dominantes de la société de consommation occidentale: consumérisme, conservatisme, hyperindividualisme. Alors ce sont plutôt les habitants des marges et leur vie pleine de souffrances, de déchirements, de dures réalités, qui copient le vide de celles du centre dans une tentative nihiliste d'exister mais niant leur existence même. Remplir du plein avec du vide. En souffrant avec les Américains, en pleurant Lady Di, les habitants des marges, les laissés-pour-compte, les fantômes croient qu'ils existent davantage alors qu'en réalité ils n'affirment que leur peur - de n'être que des fantômes qui ne peuvent plus hanter personne.
"It shows little in the end. It is a famous murder because it is on tape and because the murderer has done it many times and because the crime was recorded by a child. So the child is involved, the Video Kid as she is sometimes called because they have to call her something. The tape is famous and so is she. She is famous in the modern manner of people whose names are strategically withheld. They are famous without names or faces, spirits living apart from their bodies, the victims and witneses, the underage criminals, out there somewhere at the edges of perception."
Et il en va de même pour les morts du 11-Septembre. Ils sont les 3000 inconnus les plus célèbres du monde. (Il y a quelque chose de terriblement et de splendidement grec là-dedans: ils sont les 3000 héros de notre identité culturelle.) La célébrité du vide. N'exister que dans l'absence. Ne vivre que grâce à l'éphémère présence médiatique... pour combien de temps? Et @lix est le Video Kid. Et moi? Je suis prisonnière devant ma télé, incapable de détacher mon regard, de pleurer à chaque fois qu'ils passent les images.
"Seeing someone at the moment he dies, dying unexpectedly. This is reason alone to stay fixed to the screen."

Le temps s'est arrêté. La succesion des jours, des saisons, des années, des âges s'est interrompue et depuis je vis dans ce non-lieu, cette marge à la limite de la perception où je peux voir les morts. Je suis à jamais perdu dans le crépuscule des douze jours et douze nuits du non-temps entre la fin de l'année et le début de la nouvelle. Nous n'étions pas le 11 septembre ce jour-là, mais le 21 décembre. Et le temps s'est arrêté pour moi. Et je ne peux plus poster mes messages qu'à cette date à présent que j'en ai pris conscience. Et le monde aussi, même s'il croit en la fiction du temps linéaire, ne se rend pas compte qu'il est prisonnier des douze jours et douze nuits, qu'il avance à l'aveuglette, ou comme un train dans un tunnel sans savoir qu'il est à bord d'un train et prenant l'obscurité pour la normalité. Je suis prisonnière des cendres de l'oubli. Je suis dans cet outremonde. La fin de l'Histoire n'était pas en 1989, mais en 2001. A quand un nouveau début? A quand la sortie du tunnel? 

-- Kokeshi, depuis les marges 

PS: Les citations sont de DeLillo, Underworld.